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Nicolas et l’éloge de la lenteur
lundi 5 août 2024
J’ai opté pour la marche comme moyen de transport, je trouve que c’est le meilleur moyen pour découvrir la ville et ses habitant.e.s. Quand je croise quelqu’un, je le regarde et lui dis bonjour. Pour rejoindre deux endroits que je fréquente de manière habituelle, il m’arrive très souvent de ne pas prendre le même chemin.
Ce que j’apprécie dans la marche c’est cette possibilité offerte de prendre le temps de l’observation et de la connaissance plus fine des espaces parcourus. Un jour j’ai lu « marcher à la vitesse d’une fleur qui s’ouvre ».
Dans ce monde de la vitesse, du toujours plus vite ou plus loin, la lenteur est perçue comme un défaut. Même dans les définitions officielles on perçoit bien que la lenteur n’est pas un élément positif : « Manque de rapidité d’une personne, d’un animal à effectuer une action, un mouvement », « Manque de rapidité à réagir, de vivacité intellectuelle », et dans le même temps on regrette régulièrement que que certains agissent sans avoir pris le temps de la réflexion. La lenteur n’est pas « remettre à demain où à plus tard encore », « tourner en rond », c’est bien autre chose que la procrastination.
Un chercheur, une chercheuse, des scientifiques sont des adeptes d’une forme de lenteur mais pour avancer plus surement dans la connaissance de phénomènes qui peuvent avoir des incidences concrètes sur nos vies. Ce n’est pas la même attitude que tous ceux qui ne se saisissent pas de ces travaux de recherche pour faire évoluer nos habitudes au quotidien, les exemples sont nombreux, le dérèglement climatique en est un.
Marcher n’est pas en soi la lenteur, la vraie, celle qui demande une certaine attention, une maitrise du geste, une autre réflexion que la seule question du déplacement. La lenteur nécessite une forme de concentration, de détachement, d’ouverture d’esprit. Il ne s’agit pas de la marche afghane basée sur un mode de respiration et une forme de déconnexion.
La première réelle marche lente que j’ai effectuée a été la traversée d’un pont. Chaque jour je l’empruntais pour revenir du travail et j’avais noté que quand ma journée avait été longue, qu’il faisait nuit ou presque, ce pont était le seul endroit de mon parcours urbain qui n’était pas éclairé et un des rares lieux où je pouvais entendre la « nature », la musique d’un cours d’eau, le chant d’oiseaux... En temps ordinaire, je mets moins de 5’ pour traverser ce pont. Il m’est arrivé souvent de m’arrêter un moment pour profiter pleinement de cet instant en suspension. J’ai tenté depuis de le traverser avec lenteur, c’est à dire sans m’arrêter, sans faire de demi tour ou de lacets, mais en faisant de tous petits pas et très doucement. Mon « record » à cette heure est supérieur à 45’. Depuis j’ai multiplié ce type d’expérience avec des modalités différentes, avec un livre de poésie dans les mains, en fermant les yeux ou en les levant vers le ciel …
Quand la Penfeld s’est ouverte, comme j’avais bien conscience que c’était exceptionnel, j’ai tout de suite décidé que c’était une occasion de me relancer dans cette petite aventure. J’ai franchi le terrain de la Madeleine, dépassé le Bâtiment aux Lions, descendu près des cales de Pontaniou, suivi le quai en direction du pont de Recouvrance et quand je me suis approché de la limite du périmètre officiel de la fête, je me suis arrêté, je me suis approché au plus près de la Penfeld et je suis reparti vers le fond en marche lente. Je ne savais pas combien de temps cela me prendrait, si on me laisserait faire le tour jusqu’à la porte Tourville que j’apercevais de l’autre côté.
Il m’a fallu plusieurs heures pour y arriver, j’ai du m’arrêter à quelques reprises, soit pour des « soulagements » naturels, soit pour répondre à des interlocuteurs interrogatifs, soit pour montrer mes papiers à une autorité qui jugeait ma démarche non pas incompréhensible, ce que je pouvais admettre, mais plutôt louche voire illégale, comme si observer et traverser un lieu à très faible allure était une forme d’espionnage … dans le doute, et compte tenu du flou de la situation d’ouverture de la Penfeld, on m’a laissé repartir mais j’ai aperçu à plusieurs reprises ce personnage m’observant à la jumelle. Moi j’étais plus attiré par des aigrettes qui semblaient elles aussi adeptes de la lenteur. Je n’ai pas compté mon nombre de petits pas, cela n’a pas d’intérêt, j’ai plutôt observé ce lieu étrange dans lequel je pénétrais précautionneusement pour ne pas déranger ses habitudes, son rythme, son ambiance. Je ne sais si vous avez déjà tenté cette approche, je vous invite à l’essayer.
Je percevais une sorte de bruit de fond propre aux villes avec par endroit des échos des fêtes maritimes, mais dès que j’ai dépassé les cales de Pontaniou puis l’immeuble situé aux des Capucins, ce murmure a perdu quelques décibels. Le passage que j’ai préféré fut celui reliant la porte de l’arrière garde à celle de la Brasserie. On aurait presque pu entendre l’histoire de ces bâtiments devenus muets, raconter toute leur histoire jusqu’à cette phase de début de délabrement que je pouvais observer. On en a une idée de loin, il est palpable de près. Ce fond d’enceinte militaire semble figé tant dans ses murs en pied de falaise, que dans ses navires arrimés à des bases flottantes, la rade déjà presque lointaine ne secoue presque plus l’eau sur laquelle ces grisailles métalliques sont poses en attendant une fin à venir.
J’ai trouvé ce lieu presque attachant, comme loin de la ville, un peu comparable à ma situation, une avance lente, sauf que moi je savais où j’allais et de toute évidence pas lui.
Puis le retour vers le pont de l’Harteloire puis vers celui de Recouvrance était autre chose, cette perspective de l’éloignement n’était pas de même nature, je percevais la ville juste au-dessus de moi et j’avais une perspective claire vers l’avant. Il ne me fallait que le temps de l’atteindre. J’ai été tenté un moment par une boucle sur le contrefort de l’ancien bagne à proximité de Jean Moulin, mais j’ai finalement suivi le bord de quai jusqu’au bout. Une bonne partie de ma journée avait été consacrée à cette première pour moi, elle m’avait donné envie de refaire dans l’autre sens, pour moi le changement de point de vue par l’expérimentation est toujours riche. J’avais envie aussi de le refaire en prenant le pied de falaise comme ligne bleue. C’est ce que j’ai tenté en repartant mais la conclusion a été elle aussi différente, mon observateur aux jumelles attentives n’en pouvant plus. Je vous raconterais ça une autre fois si vous le voulez.
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