Accueil > Avenir > Jérémy, l’étudiant agent de sécu
Jérémy, l’étudiant agent de sécu
lundi 19 août 2024
Bonjour, je m’appelle Jérémy et je viens de finir ma première année de Master en sociologie à la fac Ségalen. Depuis que j’ai commencé ce cursus, et pour financer mes études, je travaille régulièrement pour une entreprise de sécurité et presqu’uniquement pour des compétitions sportives ou des manifestations culturelles. Je vais comme ça régulièrement aux matchs de foot du stade brestois, à l’Arena pour les matchs de hand, dans des concerts ou des festivals. C’est à partir de ces expériences professionnelles que s’est dessiné pour moi un sujet d’étude. Plusieurs méthodes ont été mises en place dans le temps dans le domaine de la sociologie ou plus globalement de l’anthropologie, celle qui me convient le mieux est l’observation participante. On est là, on participe à ce qui se passe avec une forme de recul. Ce que j’ai pu rapidement constater, c’est que globalement l’agent de sécurité fait partie du décors, on ne fait pas spécialement attention à lui et une bonne partie de son travail c’est de regarder ce qui se passe, d’être attentif. Alors d’une certaine façon je me sers de mon travail pour mes études. Je regarde les mouvements de foule, je regarde qui vient où, qu’est-ce qui motive qui, je regarde les tenues, j’écoute les cris, les encouragements, les insultes aussi, les « ola », les huées, j’enregistre les chants, j’écoute les commentaires. Je cherche à savoir et à comprendre ce qui motives ces personnes … comment par exemple le stade brestois accueille 7900 abonné.e.s lors de la dernière saison (et déjà plus de 10 000 pour la saison qui arrive) alors que le nombre de manifestant.e.s pour les retraites dans les rues de Brest l’an dernier, sujets hautement marquant dans le contexte social et politique que nous venons de vivre, était aux environs de 5 à 6000. Je cherche à comprendre dans quel monde je vis, ce qui guide mes contemporains dans les leurs, les choix qu’ils font, les décisions qu’ils prennent, ce sur quoi ils paraissent fermer les yeux, ce sur quoi ils sont prêts à se bouger … observer pour comprendre.
Ce travail d’agent de sécurité est perçu différemment par les personnes qui fréquentent ces lieux de « loisirs ». Il y a ceux qui nous ignorent et ceux que notre présence rassure, ceux qui nous prennent pour la police, il y a ceux qu’on finit pas connaître à force de les voir et de parler avec eux, il y a toujours ceux qui sont perdus ou qui ont perdu quelque chose, qui viennent chercher une aide ou un renseignement ou qui nous prennent pour les organisateurs.
J’ai travaillé pendant les fêtes maritimes de Brest 2024. Même pendant les vacances estudiantines il faut que je travaille pour avoir les ressources nécessaires à ma vie quotidienne. Durant cette semaine sur le port, je ne suis pas resté tout le temps au même poste ce qui m’a permis d’observer différents lieux : les entrées avec une forme d’accueil et en demandant d’ouvrir les sacs pour des contrôles visuels, le cadre de sécurité des ces manifestations s’est développé avec les temps et semble être entrée dans les mœurs … le devant des scènes de concert, je suis resté un moment sur la passerelle sous le pont de Recouvrance et j’ai été appelé en « renfort » si on peut dire auprès des cales de Pontaniou lorsqu’a été constaté qu’une entrée non prévue s’était ouverte sous le bâtiment au Lions.
En général, les dispositifs de sécurité sont planifiés bien en amont. Comme en plus une partie de la base militaire était ouverte exceptionnellement pour l’occasion, autant vous dire que la liste des points d’attention n’était pas la plus courte que j’avais eu depuis mes débuts dans cette fonction d’agent de sécurité. En gros, là ça ne rigolait pas. Si j’ai bien compris, à l’occasion de cette ouverture de la Penfeld, il y a eu un transfert de responsabilité du Préfet maritime vers le Préfet du Finistère avec une autorisation d’occupation temporaire donnée à Brest Evènement Nautique qui elle-même a passé des contrats avec des agences de sécurité. Alors, quand quelque chose d’imprévu se produit vous imaginez l’ambiance que ça peut mettre chez tout ce petit monde aux hautes responsabilités. Je n’ai évidemment pas tous les détails sur les échanges et les modalités de prise de la décision qui m’a amené à me déplacer après un briefing avec les représentants de ces différentes autorités … Tout le monde devait garder le sourire, travailler avec tact, douceur et bien évidement une sorte de fermeté. Nous devions, chacun des agents mobilisés sur différents points du site, amener tout ce petit monde ayant fait le choix d’aller se promener sur des espaces non inclus dans le périmètre de la fêtes, ce qui représentait un potentiel risque pour la Marine, vers une des sorties de l’enceinte militaire. Evidemment la première à avoir été mise en place se situait en bas du bâtiment aux Lions. Nous devions inviter tous ces découvreurs de site interdit à se diriger au plus court vers le pont de Recouvrance en passant le long des quais. La difficulté pour nous était d’expliquer à celles et ceux qui avaient vu des Capucins par exemple des personnes se diriger vers le fond de la Penfeld que eux n’avaient plus cette possibilité … avec le blabla de contraintes de sécurité. Evidemment comme à chaque fois, il y a ceux qui ne discutent pas et ceux qui cherche la petite bête.
Je dois dire que pour moi ces moments sont particulièrement intéressant à observer pour comprendre à la fois le circuit de la prise de décision jusqu’à sa mise en œuvre, les « éléments de langage » dont nous devons faire usage, ces formules de la réponse à tout pour dire sans dire tout en disant sans que l’on comprenne grand chose de ce qui est dit … et puis les réactions des personnes confrontées à ces situations. J’ai pu percevoir des incompréhensions : pourquoi c’était ouvert s’il n’y a pas le droit d’accéder au site, ce n’était pas la première fois que le terrain de la Madeleine était ouvert, il y avait eu des concerts près des cales de Pontaniou à d’autres fêtes maritimes, le bâtiment aux Lions avait été un lieu d’expo durant certaines fêtes et puis … pourquoi ces sites n’étaient pas ouvert au public plus souvent, il n’y a rien d’intérêt militaire sur le terrain de la Madeleine … Pour l’agent de base que je suis, comme beaucoup de mes collègues qui remplissent les mêmes missions, ces moments sont particulièrement fatigant car nous n’avons pas les arguments nécessaires pour répondre à ces questions dont certaines peuvent nous paraître légitimes et que l’on pourrait aussi se poser. C’est souvent le problème des personnes se trouvant en première ligne dans les situations tendues.
La journée a été longue, j’ai profité de ma (courte) pause (dans ces circonstances il manque toujours de bras et nos journées sont à rallonges), et je suis monté voir ce fameux terrain coincé entre la prison, la rue de Saint Malo et des murs … et dont, je dois l’avouer, l’intérêt stratégique pour la défense national ne me sautait pas aux yeux … mais je ne suis pas un spécialiste en la matière.
Je me suis dit qu’il y avait peut-être là des terrains d’observations et de recherches pour la suite de mes études autour de ce triptyque aux « autorités » inégales : Population – Collectivité locale – Marine Nationale.
Je suis retourné à mon poste pour empêcher les habitants de se promener sur les rives du fleuve traversant leur ville, ça faisait un peu drôle finalement ...
Un message, un commentaire ?
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.